"Monsieur le Président, marchons ensemble vers un monde sans sida !"

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Le 23 juillet s'ouvre à Paris la neuvième édition de la plus grande conférence scientifique de recherche sur le VIH/sida et ses pathologies associées (International Aids Conference, IAS). Malgré les indéniables progrès réalisés depuis plus de 30 ans, nous, chercheurs et scientifiques, sommes inquiets : si l'engagement politique et financier en santé mondiale n'augmente pas, nous ne pourrons jamais voir de notre vivant la fin de l'épidémie.

En 2015, les financements de solidarité internationale pour lutter contre le VIH ont chuté de 13 % malgré de nouveaux défis. Si les pays les plus touchés par l'épidémie participent à hauteur de 57 % au financement global de la lutte, les pays les plus riches ne doivent pas ralentir leurs efforts au risque de mettre en péril tous les progrès réalisés ces dernières décennies. Les progrès en recherche s'avéreraient vains si la prise en charge et les programmes de prévention ne se mettaient pas en place de façon plus ambitieuse. Par ailleurs, la lutte contre le VIH/sida, mais aussi contre la tuberculose, l'une des premières causes de mortalité chez les personnes vivant avec le VIH, font face à une double contrainte : la croissance des résistances aux médicaments, et la baisse ou l'arrêt des financements internationaux.

La tuberculose résistante, aujourd'hui responsable d'un tiers des décès dus aux résistances dans le monde, aura un coût économique de près de 17 000 milliards de dollars d'ici à 2050 (1). Quatre des vingt-huit États de l'Union européenne figurent parmi les pays les plus touchés par la tuberculose multirésistante.

Nous sommes tous concernés ! En 2010, la Roumanie, qui a perdu le soutien du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme – dont la mission est de lever et d'allouer des ressources financières supplémentaires contre les trois pandémies dans environ 140 pays – pour les programmes VIH, a subi une recrudescence catastrophique de l'épidémie chez les usagers de drogues injectables, passant de 1,1 % de cas en 2009 à 53 % en 2013 (2).

Ces défis ont des causes multiples : faiblesse des systèmes de santé, retrait de certains bailleurs sans plans de transitions adaptés, défaillance du marché en matière de recherche et développement entraînant un manque d'innovation thérapeutique pour trouver des produits de santé plus efficaces contre la tuberculose, manque de personnel de santé, stigmatisation des populations les plus vulnérables... Toutes découlent néanmoins d'un sous-investissement chronique dans le secteur de la santé et un manque de considération politique pour atteindre les Objectifs de développement durable adoptés par les Nations unies, parmi lesquels figure l'éradication des grandes pandémies d'ici à 2030.

La France doit être à l'initiative d'un renouveau de la lutte

Si l'élection présidentielle française a été placée sous le signe du renouveau et du rassemblement, ces principes doivent se concrétiser, durant le quinquennat à venir, dans la politique de santé mondiale et de lutte contre les grandes pandémies menée par la France.

Renouveler les engagements financiers, d'abord. La France, avec 360 millions d'euros engagés par an pour le Fonds mondial et 95 millions d'euros en 2016 pour UNITAID – organisation internationale complémentaire à l'action du Fonds mondial qui permet de prévenir, traiter et diagnostiquer plus rapidement, efficacement à moindre coût les trois pandémies – fait figure d'autorité en matière de financement de la santé mondiale ; ses engagements doivent être réaffirmés.

Renouveler les sources de financement, ensuite : des ressources innovantes, comme la taxe sur les transactions financières ou la taxe sur les billets d'avion, sont déjà pour partie allouées à la santé mondiale ; il est néanmoins possible et nécessaire d'augmenter la part de ces recettes dans un contexte budgétaire tendu.

L'innovation et la recherche doivent être au cœur des politiques de santé mondiale

Renouveler également les pratiques : l'innovation et la recherche doivent être au cœur des politiques de santé mondiale pour que de nouveaux traitements, vaccins et outils de diagnostics soient mis à disposition des patients et des personnes les plus exposées au risque d'infection.

Renouveler, enfin, les approches : ne plus penser en silo mais développer une approche transversale et intégrée de la santé mondiale, en axant les politiques sur le renforcement des systèmes de santé et la promotion de la couverture sanitaire universelle tout en maintenant les efforts pour lutter contre les pandémies et les maladies infectieuses.

5 000 jours, voilà ce qui nous sépare de la date butoir de 2030 pour mettre fin au sida. L'heure est au rassemblement, pour que gouvernement, parlementaires, société civile, scientifiques œuvrent de concert pour le renforcement des politiques de santé mondiale de la France. Rassembler, c'est aussi encourager la mobilisation et la coopération des acteurs politiques à tous les niveaux : dans les pays affectés en mobilisant davantage de ressources domestiques, au niveau des bailleurs en augmentant l'effort budgétaire, au niveau européen en instaurant une taxe sur les transactions financières à 10 pays, au niveau international, en promouvant les problématiques sanitaires durant la présidence française du G7 en 2019. Monsieur le Président, nous vous le demandons, marchons ensemble vers un monde sans sida !

Pr Françoise Barré-Sinoussi Institut Pasteur, Prix Nobel de Médecine. Pr Christine Rouzioux CHU Necker.  Dr Renaud Becquet Université de Bordeaux.  Dr Nathalie Mielcarek INSERM.  Dr Karine Lacombe Service de maladies infectieuses et tropicales, Hôpital Saint-Antoine à Paris.  Pr Jean-Daniel Lelièvre Service d'Immunologie Clinique à Hôpital Henri Mondor de Créteil.  Dr Victor Appay Immunophysiopathologie de l'infection VIH et Vieillissement Immunitaire - INSERM U1135, Hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris.  Dr Constance Delaugerre Faculté de Médecine Paris Diderot – Service de Microbiologie – GH Saint Louis-Lariboisière, INSERM U941 à Paris.  Pr Vincent Le Moing Service des Maladies Infectieuses et Tropicales, Hôpital Gui de Chauliac à Montpellier.  Dr Marc Bessib Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS) – EHESS à Paris.  Dr Jean-Christophe Paillart UPR 9002 – rétrovirus et virus à ARN - Institut de Biologie Moléculaire et Cellulaire – à Strasbourg.  Dr Philippe Benaroch Groupe Transport intracellulaire et immunité - INSERM U932 - Institut Curie - à Paris.  Dr Linda Wittkop Service d'Information Médicale du CHU de Bordeaux - INSERM U897, Université de Bordeaux – ISPED.  Dr Hélène Pollard Association Solensi, membre du TRT-5 à Paris

(1) Review of Antimicrobial Resistance, « The price of a pandemic : Counting the cost of MDR-TB » All-Party Parliamentary Group, Global Tuberculosis, p.2

(2) The impact of the Global Fund support to governmental funding on the sustainability of harm reduction programs. A case study from Romania. Eurasian Harm Reduction Network ; 2016

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